Dans la presse

Culture Box

Un ensemble assez enthousiasmant et qui se renouvelle d'année en année: tel m'est apparu l'Orchestre français des Jeunes l'autre jour à Lille à la fin d'une semaine épuisante pour ces musiciens déjà confirmés. Programme exigeant (Bartok, Tchaïkovsky) pour une formation atypique, précédé d'un autre programme qu'elle avait joué l'avant-veille (dont "La mer" de Debussy, centenaire oblige) L'occasion de (re) faire le point avec eux, car on ne les entend pas si souvent, et pour cause.

 

Un orchestre renouvelé

Qu'est-ce qui a changé depuis que mon confrère Lorenzo Ciavarini Azzi leur avait rendu visite (voir son article du 17 décembre 2015 il y a presque trois ans)? Pas grand-chose et... tout. A commencer par les musiciens eux-mêmes: il est probable que de la photo de l'époque il n'en reste que fort peu.

Le chef aussi a changé. Au vétéran américain David Zinman a succédé un Français, le quadragénaire Fabien Gabel, qui dirige aujourd'hui l'orchestre symphonique de Québec.

Fabien Gabel, le chef C) Gaëtan Bernard

 

Une tournée en Roumanie et en Suisse

Gabel en est à sa deuxième année avec l'OfJ. Rares sont les chefs qui font moins. Marek Janowski, dans les années 90, a battu le record: six ans. Pierre Barrois (bassoniste à ses heures), qui, lui, est toujours directeur de l'orchestre, me confie que c'est sans doute Janowski qui a propulsé l'OfJ dans les orchestres qui comptent. Au point qu'avant Lille les jeunes musiciens ont enchaîné une tournée d'une semaine en Roumanie et une invitation au prestigieux festival de Montreux, en Suisse. Cinq concerts en dix jours, et la même flamme à Lille ce soir-là.

 

Après la Provence, les Flandres

C'est l'autre changement important, qui a une allure de "Bienvenue chez les ch'tis": la résidence de l'orchestre est passée d'Aix-en-Provence à Lille sauf que, contrairement à Kad Merad dans le film de Danyboon, les musiciens viennent de toute la France. Quatre Européens seulement cette année (trois Espagnols et un Ecossais) pour 96 Français, en fin de cycle dans différents conservatoires (Angers, Dijon, Paris, Strasbourg, Aix, Toulouse, Tours ou Nice, voire la Réunion, il y a même certains de nos petits compatriotes qui étudient à Rotterdam, Lausanne, Genève ou San Sebastian)

Encore l'orchestre et le chef C) Sylvain Pelly

 

Des musiciens qui viennent de tous les conservatoires...

Le violoniste solo, Léon Haffner, est au conservatoire national à Paris. Peut-être fait-il partie des vingt qui n'ont pas repassé une audition en janvier, ce sont en général les éléments les plus brillants ou des chefs de pupitre d'instruments rares. Les quatre-vingts autres, s'ils le souhaitent, doivent montrer de nouveau leur talent, parmi six cents postulants annuels. Environ 50% de l'orchestre est renouvelé chaque année. Pierre Barrois: "Avoir fait partie de l'OfJ, ce n'est certes pas un diplôme. Mais parfois un passeport vers d'autres aventures et, désormais, un vrai plus sur le jeune C.V. des musiciens" Jouer dans la cour des grands, avec l'orchestre néerlandais des Jeunes, l'orchestre allemand des jeunes, dans une Europe où, depuis Lille, tant de pays sont à portée de... train.

 

... et vont où la musique ne vient pas

On est donc à Lille désormais (l'OfJ s'attache à être accueilli par des régions successives), irriguant la vie musicale qui est assez riche dans les Hauts-de-France: on le sait depuis que Jean-Claude Casadesus a porté les couleurs de l'orchestre national de Lille pendant quarante ans. Couleurs qui n'excluaient personne, évidemment pas les plus petites villes (c'est le principe même des orchestres de région) mais aussi les lieux où la musique ne venait pas, prisons, hôpitaux, écoles, etc. L'OfJ, comme son grand-frère lillois, fait aussi au Nord ce qu'il faisait déjà dans le Sud, c'est d'ailleurs gravé dans son cahier des charges.

 

 

"Crimson", un compte à rebours

En entrant dans la salle où l'orchestre répète je vois un jeune homme brun, pull rose, cheveux en catogan, une immense partition à la main, qui donne des indications aux groupes de pupitres attentifs. C'est Samy Moussa, compositeur canadien, auteur de "Crimson" ("Cramoisi") que Gabel avait créé et où il dirigera l'OfJ ce soir, en prélude, car les musiciens doivent se frotter au plus contemporain. "Crimson": une ampleur orchestrale "américaine", de grandes plages immobiles à la Glass renforcées par des pulsations, comme un compte à rebours venu des entrailles de la terre. Stridence des cuivres, vents et percussion puissants (le xylophone, les cloches tubulaires). Et  très sollicités ainsi que les cordes graves, violoncelles et contrebasses. Et au milieu de cette force primaire, qui rappelle parfois le Bartok qui va suivre, un joli effet de célesta. Partition très bien écrite, qu'on voudrait réentendre et qui n'a que le tort, comme souvent dans le contemporain, qu'on la verrait aussi bien durer encore que se terminer...

 

Un répertoire "pédagogique"

C'est un des axes de l'OfJ, me dit Fabien Gabel, cette sorte de travail pédagogique: faire connaître aux jeunes musiciens (qui, de plus, dans leur conservatoire, sont souvent formés au rôle de soliste) un répertoire qu'ils n'ont pas encore acquis ou simplement fréquenté. "J'aurais aimé que cela m'arrive, regrette un peu Gabel, quand je jouais de ma trompette à 16 ans!" Quant à certains réflexes, l'écoute mutuelle, suivre la battue d'un chef ou son regard, cela s'apprend très vite. "Et il y a chez eux un tel enthousiasme que... fermez les yeux, pensez à d'autres orchestres. Ils sont souvent meilleurs. En tout cas la lassitude n'existe pas avec eux"

 

Laboratoire sonore?

Bien sûr aussi ne pas les traiter comme des étudiants, ne pas les infantiliser. Ils sont adultes. 23 ans pour Tim Marquet, au conservatoire (HEAR) de Strasbourg. Percussionniste tout en hauteur et plein de bouclettes, "dans Moussa je suis aux cloches tubulaires, dans Bartok aux timbales, dans Tchaïkovsky seulement au triangle. Heureux. "On est comme dans un laboratoire pendant une tournée. On joue, on rejoue et, en rejouant, on découvre de nouvelles choses, on approfondit, on affine notre réactivité. On sortira de l'expérience plus polyvalent, plein de toutes les rencontres qu'on aura faites" Quand ils passent l'audition, ce sont des traits d'orchestre qu'on leur demande, pas des morceaux solistes. Tim: "A la fin c'est cela qu'on vise: se fondre complètement dans la masse, ne faire qu'un. Par exemple, pour nous, percussions, essayer de rejoindre, disons le timbre des contrebasses"

 

Des 'anciens" comme parrains

Et avant chaque pupitre travaille ses parties, sous la houlette d'un "ancien" venu les écouter, leur donner des conseils, rectifier tel passage. Pour les "percu", c'est Emmanuel Curt, le brillant titulaire à l'orchestre national de France. D'autres viennent du Philharmonique de Radio-France (bassons ou contrebasses), de l'orchestre de Lyon (violoncelles), du Capitole de Toulouse (violons ou flûtes). Comme des marraines ou parrains bienveillants.

Camille Paillet, 24 ans, altiste, est à Dijon. Son rêve a toujours été l'orchestre, même si le modeste répertoire soliste de l'alto l'y conduisait aussi. Elle parle d' "expérience incroyable" et d'un travail d'écoute qu'elle n'imaginait pas. "Oui, à force, on finit aussi par être sensible aux musiciens qui sont derrière nous, par respirer le son du triangle de Tim par-dessus le barrage (important, le barrage!) des instruments à vent". On entendra Camille dans l'apéro-concert proposé au grand foyer du théâtre. Elle joue une oeuvre "soliste", la délicieuse "Sonate pour flûte, alto et harpe", testament d'un Debussy malade. Le son de l'alto "accroche" parfois mais la musique est là, qu'elle partage avec le Parisien Gilles Stoesel (ravissante tenue de la flûte) et Mina Schmitt, qui se forme à la harpe à San Sebastian.

 

Dautricourt, une fébrile virtuosité

La salle du "Nouveau siècle" à Lille est de couleur crème, style un peu Art Nouveau, niché dans un bâtiment affreux mais en plein centre ville. Après le "Crimson" de Samy Moussa qui était plus qu'une mise en jambes, Nicolas Dautricourt joue le "Deuxième concerto pour violon" de Bartok. Il y a encore des gens, et même parmi les professionnels, qui ne supportent pas Bartok, dont ce concerto est une oeuvre accessible mais exigeante pour le soliste. Par sa durée (quarante minutes), par ce mélange de liberté tzigane, de lumière et d'âpreté, qui donne le sentiment d'une fausse improvisation. Or il faut construire l'oeuvre pour qu'elle ne vous échappe pas. Nicolas Dautricourt, sur son beau Stradivarius (le "Château Fombauge"), fait preuve d'un engagement remarquable mais sa virtuosité un peu fébrile alterne de beaux moments douloureux et poétiques et quelques dérapages, notes incertaines, fatigue sans doute, d'autant que Gabel, très attentif, tient son orchestre un peu en retrait.

 

 

Un Tchaïkovsky superbe et inattendu

Mais dans la "4e symphonie" de Tchaïkovsky, ma préférée de la série, on est fixé dès l'appel des cors, repris en demi-sourdine par les autres cuivres: impeccable pupitre. On est encore plus heureux de la manière dont Gabel lance le beau thème aux cordes (soutenu par les bois), comme une valse lente, douce et fantomatique, étirée, d'autant plus émouvante. Il y a une vraie vision dans les contrastes de ce premier mouvement immense et admirable où Tchaïkovsky, dépressif et désespéré, transfigure avec génie sa neurasthénie en sons.

Fabien Gabel, dès qu'il en a la possibilité, met ses jeunes musiciens en valeur, tout en restant attentif à leur cohésion. Il n'a évidemment pas le tranchant d'acier d'un Evgueni Mravinsky mais tout y est, la montée de la puissance tragique, ce tournoiement du destin inexorable où le jeu des bois est un régal et les violons délicieux dans leurs petits pianissimi. Dans le mouvement lent on succombe au son du hautbois de mademoiselle Neumann. Les pizzicati des cordes dans le fameux scherzo sont parfaits, même si les attaques pourraient être plus nettes. Et la fureur du 4e mouvement, accents de danse russe frénétique compris, conduit à une fin superbement "vécue". Devant le triomphe, c'est mignon, tous s'embrassent sur la scène. Et Gabel, fier d'eux,peut être tout autant fier de lui.

 

Le sens de la fête

Au cocktail qui suit (car il faut nourrir ces cent jeunes), les cuivres, qui ont pourtant donné d'eux-mêmes, se transformeront en orchestre de bandas comme si l'on était à la feria (et leurs camarades répondront "olé") puis continueront dans le même esprit avec "Le petit bonhomme en mousse". On a trouvé très touchant qu'ils aient maintenu ce sens de la fête et cet esprit de groupe à l'heure où ils se quittaient, fête qui s'est prolongée très tard dans les rues animées de Lille.

Concert de l'orchestre Français des Jeunes, direction Fabien Gabel: Moussa (Crimson), Bartok (Concerto numéro 2 pour violon avec Nicolas Dautricourt), Tchaïkovsky (Symphonie numéro 4), Lille, Le Nouveau Siècle, le 7 septembre.

L'OFJ se produira en formation baroque (Haendel, Mozart, Haydn, Rameau) les 17 (Soissons), 18 (Douai) et 19 novembre (Paris, Bouffes-du-Nord). Puis en session d'hiver (Wagner, Richard Strauss, Clemens Krauss, Debussy, Stravinsky) les 8 (Compiègne), 11 (Clermont-Ferrand) et 13 décembre (Philharmonie de Paris)